Les retours : la mort du micro-éditeur

Les retours sont une spécificité du milieu du livre, dont les micro- (et petits) éditeurs se passeraient volontiers.

Bien souvent, lorsqu’un libraire commande des ouvrages à un éditeur, il se réserve la possibilité de lui retourner les invendus au bout d’un certain temps. En général, 3 mois, mais ça peut être beaucoup plus long, et donc inattendu pour l’éditeur.

Pour certains libraires ou grosses structures, le micro-éditeur n’a pas vraiment la possibilité de râler. Pour d’autres, il peut négocier de la vente ferme sans retours, auquel cas le libraire sera souvent nettement plus frileux et sa commande très réduite. Voire inexistante.

En théorie, les retours sont des livres en bon état, donc encore vendables.
En pratique, si la plupart des libraires indépendants font attention au bon état des livres qu’ils renvoient, ce n’est pas toujours le cas des grosses structures. Livres écornés, tachés, collants, retournés dans un énorme carton à moitié vide, sans aucun bourrage pour éviter qu’ils ne valdinguent pendant le transport… Parfois tout cela à la fois.

Une petite preuve, voilà un retour d’une grosse enseigne, reçu par GdE en 2008 :

Plus folklorique sont les retours de livres ne nous appartenant pas, bien que dans des emballages étiquetés à notre nom ^^

J’ai hébergé ainsi pendant plusieurs mois dans mon garage plus de 150 kg de livres en tout genre (dont 88 kg de Sur les traces de Claude François, moi qui déteste Cloclo… :() avant que la grosse enseigne (toujours la même) consente à envoyer quelqu’un les récupérer…

C’était encombrant mais pas bien grave, finalement (pour nous. Pour les éditeurs concernés, je n’en sais rien).
Et puis ça fait des histoires rigolotes à raconter sur un blog.

 

Qu’est-ce qui est grave, alors ?

Eh bien, tout simplement que l’éditeur pense avoir vendu des livres, alors qu’en fait, non.

Les conséquences possibles :

  • problème de trésorerie lorsqu’il doit reverser un avoir à la librairie qui lui renvoie ses bouquins ;
  • problème évident de perte sèche lorsque les bouquins reviennent dans un sale état ;
  • problème de perte sèche encore lorsque l’éditeur a un distributeur qui lui facture un pourcentage sur les retours (pour les frais de réception, tri, stockage, blabla)
  • problème lorsqu’il a déjà réglé les droits d’auteur correspondant à ce qu’il pensait avoir vendu (à noter que depuis une certaine mésaventure, nous avons intégré une provision sur retours* à nos contrats) ;
  • problème de stockage (quand on reçoit des retours importants alors qu’on ne s’y attendait pas – ne pas oublier que la plupart du temps le micro-éditeur stocke les bouquins chez lui) ;
  • problème aussi lorsque juste avant le retour, l’éditeur a relancé une impression, car approchant de la rupture de stock pour le titre concerné… Ainsi, en 2009, nous avons lancé une réimpression de 300 exemplaires d’un ouvrage, et 2 jours après, nous recevions un retour de 350 exemplaires du même titre…  – retour survenant plus de 9 mois après la commande, c’est pour dire à quel point on ne s’y attendait plus.

Autre problème potentiel, plus rare (j’espère !) mais comme nous l’avons rencontré chez GdE, je le cite : dans ce contexte, il peut être tentant pour un distributeur peu scrupuleux de couvrir ses défaillances par des annonces de retours. Exemple : des commandes via une librairie en ligne, non livrées à temps par le distributeur (le délai est pourtant de plusieurs semaines), et annoncées ensuite par ce même distributeur comme un retour, facturé 9%… Non seulement on pense avoir vendu des livres mais en fait non, non seulement notre réputation n’en ressort pas grandie (côté site et client du site, on passe pour un éditeur qui ne livre pas), non seulement tous les problèmes cités ci-dessus, mais en plus on est censés payer 9% du prix public des livres à quelqu’un qui n’a pas fait son boulot… ??? Ha, ha, ha.

Bref, hors intermédiaire incompétent, si on récapitule : le problème des retours, c’est que l’éditeur ne sait jamais où il en est, finalement.
À un instant t, on ne sait pas combien on a vendu de bouquins, qui nous doit quoi, ce qu’on doit à qui, si on doit réimprimer ou attendre un peu, si notre espace de stockage est suffisant ou non… On ne peut que faire des hypothèses et agir en conséquence, en croisant les doigts.

C’est usant.

Pour l’éditeur, bien entendu.
Pour l’auteur aussi. Cette année, nous avons eu la joie de fournir à certains de nos auteurs des relevés de ventes à 0, qui en fait recouvrait une réalité pire, ventes négatives… car nous avons eu en 2010 plus de retours que de ventes pour certains ouvrages…

Et c’est bien entendu très casse-gueule pour les micro-éditeurs, structures fragiles par définition.

 

*provision sur retours : lorsque nous établissons l’état des ventes d’un ouvrage (à la fin de l’année, chez nous), nous ne versons plus à l’auteur l’intégralité des droits sur le nombre d’exemplaires vendus au cours de l’année de la parution du titre, mais seulement un pourcentage (75% chez nous), pour nous prémunir contre d’éventuels retours. Bien entendu, si nul retour n’advient dans l’année suivante, les 25% manquants sont versés à l’auteur. On peut résumer cette clause comme un règlement différé pour un pourcentage donné des droits.
C’est pas clair ? Un exemple. Le livre Cloclo mon amour s’est vendu en 2010 à 100 exemplaires. Le relevé que l’auteur recevra en début 2011 mentionnera bien ces 100 exemplaires, mais les droits ne seront payés que sur 75. Si pas de retours en 2011, les droits sur les 25 Cloclo restants seront payés à l’auteur, en plus des droits sur les ventes 2011. Si retours il y a mais inférieurs à 25, l’auteur touchera en 2011 les droits sur les ventes de l’année 2011 + les droits sur (25 – le nombre de retours). Si retours supérieurs à 25, l’auteur ne touchera que les droits sur les ventes de l’année 2011.

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A propos Menolly

Cocréatrice des éditions Griffe d'Encre en 2006, je dirige la collection Novella, et codirige les Romans avec Magali. Je suis également gérante de la société, webmastrice du forum, du site et de la boutique, correctrice, maquettiste, et chargée de la fabrication des livres griffés. Le repassage, par contre, c'est pas mon truc.
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3 commentaires pour Les retours : la mort du micro-éditeur

  1. PETRIAC Louis dit :

    Voilà un article criant de vérité auquel je ne peux qu’adhérer en regrettant qu’on abuse ainsi de la passion de ces micro éditeurs qui n’auront jamais pour eux que leur amour pour une profession où, comme dans d’autres domaines, règne de plus en plus, une loi, celle du plus fort.

  2. Isa dit :

    C’est clair que c’est bien usant comme situation. Je comprends tout à fait qu’on ne puisse pas imposer des achats fermes (au risque, en effet de diminuer le nombre de commandes), mais n’y aurait-il pas moyen d’imposer au moins par contrat un délai maximum de retour ?

  3. Don Lorenjy dit :

    Il est certain que la louable ambition de « sauver les libraires » ne pourra pas faire l’économie d’une réflexion critique sur les aberrations de fonctionnement de la chaîne du livre.
    Puisse l’avènement du numérique inciter à l’évolution pour le meilleur, et non au verrouillage.

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