Le commercial, c’est sale

C’est en tout cas une vision assez répandue, entre autres dans le petit monde de l’Imaginaire. Bragelonne (aka Antéchrist n°1, d’après l’excellentissime Dictionnaire Troll de la Nouvelle SF Française) en particulier, qui a l’immense tort d’être le plus gros éditeur du milieu et de traduire beaucoup de best-sellers anglosaxons, se fait assez traiter de tous les noms sur les forums et les listes de discussion pour le savoir (le pire de ces noms, justement, étant « commercial » ^^).

Le clivage littérature dite « blanche » / SFFF (science-fiction, fantastique, fantasy = Imaginaire = SF au sens large) laisse à croire aux non-initiés que la SF est un sous-genre, une sorte de sous-littérature pour ados boutonneux. Qu’on en lise quand on a 12 ans, c’est normal. À 20 ans, c’est déjà mal vu. À 40 ans, c’est un motif de divorce, et certains évitent de le mentionner dans la section loisirs de leur CV.
Eh bien, c’est très con, je trouve, mais alors que les lecteurs de SF sont les premiers à souffrir de cette discrimination, beaucoup sont prompts à la reproduire en distinguant à la hache les éditeurs dits « commerciaux », publiant pour la plupart de l’heroic fantasy anglosaxonne assimilée sans nuances à de la sous-littérature bouseuse pour ados boutonneux au QI contrarié – paf ! lecteur d’heroic fantasy, ramasse ta bouse, tes boutons et ton QI –, des éditeurs passionnés, nobles, qui ne s’abaisseraient jamais à publier une œuvre, même bonne, s’ils ne l’aimaient pas au plus profond de leur petit cœur pur et désintéressé. Les premiers sont copieusement hués, les deuxièmes encensés.

C’est un peu rapide. Et simpliste. Et injuste.

(Avant toute polémique, je précise que Griffe d’Encre fait partie des deuxièmes, ceux au cœur pur, désintéressé – et même écolo dans notre cas, c’est pour dire – et que notre réputation, à l’inverse de notre chiffre d’affaire, est bonne ; donc je ne défends pas mon beef, ici.)

Pour commencer, j’aimerais que l’on se mette d’accord sur un point : l’éditeur devrait avoir comme but, outre éventuellement de tirer un revenu de son activité (voire d’en vivre, on peut toujours rêver) : 1/de faire connaître des livres et des auteurs ; 2/ de distraire, informer, faire réfléchir, s’émouvoir, rêver, s’évader (rayez les mentions inutiles et ajoutez celles qui manquent) le lecteur : bref, de faire lire.

Pour faire connaître un livre et un auteur, il faut des sous. C’est con, c’est trivial, le cœur pur et noble en prend un méchant coup dans le ventricule (et encore plus s’il est écolo, car ça coûte plus cher),  mais c’est comme ça. L’imprimeur ne vit pas d’amour et d’eau fraîche. Des éditeurs bénévoles, j’en connais un paquet ; des auteurs et illustrateurs, itou ; mais des imprimeurs bénévoles, aucun. Même chose pour le diffuseur et le distributeur, si on prend l’un et/ou l’autre : ça se paye, ces bêtes-là.  Et quand bien même le libraire serait bénévole (il y en a), il prend quand même une marge sur les ventes pour payer ses frais de fonctionnement.

Un des seuls moyens de faire entrer des sous, c’est de faire dans le commercial. Publier des trucs qui ne plaisent pas forcément à l’éditeur, mais dont il sait qu’ils plairont au lecteur, ou du moins qu’ils se vendront. Mais il ne va pas faire que ça.

Pour reprendre l’exemple de Bragelonne, puisque c’est le plus gros éditeur d’Imaginaire, bien sûr qu’ils en font, du commercial : quand on publie plus de 100 livres par an avec une équipe d’une douzaine de personnes (mes chiffres datent un peu, mais c’est pour l’idée), il y en a forcément dans le lot. Bien sûr qu’ils en font beaucoup et que c’est même la grosse majorité de leur catalogue. Personne ne le nie, et surtout pas eux.
Mais d’une part, on oublie un peu trop facilement que l’éditeur est avant tout un lecteur, qui peut avoir des goûts « commerciaux » au même titre que n’importe quel lecteur, et donc aimer « quand même » ce qu’il publie ; d’autre part, le but n°2 « faire lire » options divertissement, rêve ou évasion est atteint ; et pour finir, sans ce commercial-là, Bragelonne n’aurait pas pu publier Mélanie Fazi, Graham Joyce, Ange, et bien d’autres qui valent à mes yeux franchement le détour et qui remplissent l’objectif n°1 – au passage, sans les deux premiers, la ligne éditoriale de Griffe d’Encre serait probablement assez différente.

Personnellement, je n’ai aucun don ni goût pour le commercial. Je n’ai jamais publié une novella pour une raison autre qu’un coup de cœur ou au minimum un grand intérêt pour le texte. J’en parlais déjà dans mon tout premier billet : quand on publie du francophone et qu’on porte quasiment toutes les casquettes dans le processus, publier un texte qu’on n’aimerait pas, ça serait du masochisme assez extrême. Et comme c’est la phase de travail éditorial qui m’intéresse le plus, faire de la traduction (le travail éditorial est inexistant, dans ce cas) pour des raisons commerciales, ça ne me botte pas  beaucoup plus.
Comme beaucoup de mes confrères, je suis bénévole. Alors, déjà que je ne suis pas payée, si c’est pour m’emmerder à faire ce boulot, non merci. Je veux bien être bénévole, mais seulement si je rigole (tiens, j’ai mon slogan pour une prochaine manif’). Je pourrais – et je devrais – prendre le problème par le bout inverse, en me disant que ça vaut le coup, peut-être, de s’emmerder un peu pour être payée ensuite, mais c’est un raisonnement qui ne prend pas dans mes neurones. Rejet total. Faut croire que j’ai un QI contrarié, moi aussi.

Je ne cherche pas les compliments, ni qu’on me dise que moi au moins je suis passionnée, que je ne m’abaisserai jamais à faire autre chose que ce que j’aime et que c’est super. Déjà, j’ai conscience du luxe que c’est, d’exercer une activité que l’on aime, et de celui encore plus grand de pouvoir se le permettre bénévolement. Mais surtout, je suis persuadée que c’est une faute de ma part, d’être autant et seulement dans la passion. Car à force de publier ce que j’aime et rien d’autre, il est bien possible qu’un jour je fasse couler la boîte, faute de ventes suffisantes. Et si la boîte coulait par ma faute, croyez-vous que je pourrais regarder mes collègues dans les yeux en leur disant merci pour tout, les gars, désolée, oups, je vous fais des fajitas pour me faire pardonner… ? Croyez-vous que je serais fière d’annoncer à mes auteurs que finalement je ne pourrai pas les publier, alors que ça fait 2 ou 3 ou 4 ans qu’ils attendent, et qu’ils devront repartir de zéro ? ou à ceux déjà publiés que dommage ! c’est fini, et que je n’ai même pas de quoi leur payer leurs droits d’auteur sur l’année écoulée, tout ça parce que je n’aurai pas eu la volonté de m’emmerder un peu en publiant de la valeur sûre pour la bonne cause ?

Un éditeur, aussi passionné soit-il, n’est plus d’aucune utilité pour ses auteurs une fois qu’il a mis la clef sous la porte. Alors qu’un éditeur plus raisonnable, en assurant d’abord la pérennité de sa boîte, offre un avenir fiable à ses auteurs et ses livres, y compris à ceux qu’il aime passionnément.
Et c’est, à mon avis, la meilleure façon de les servir.

Alors, si vous voulez vraiment insulter un éditeur, ne le traitez pas de commercial. 😛

 

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A propos Menolly

Cocréatrice des éditions Griffe d'Encre en 2006, je dirige la collection Novella, et codirige les Romans avec Magali. Je suis également gérante de la société, webmastrice du forum, du site et de la boutique, correctrice, maquettiste, et chargée de la fabrication des livres griffés. Le repassage, par contre, c'est pas mon truc.
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7 commentaires pour Le commercial, c’est sale

  1. Lucile dit :

    J’aime ta pondération argumentée! 🙂 « Commercial » ou pas, pour moi un éditeur c’est avant tout quelqu’un grâce à qui moi et la multitude pouvons lire des livres, et juste pour ça, a priori je l’aime. 😀

  2. Llewella dit :

    Gallimard aussi a fait dans le commercial, mais c’est ce qui leur a permis de publier des ouvrages dont le but n’était justement pas le rendement économique (cf la grosse expo qui va avoir lieu à la BnF pour les 100 ans de la maison) 🙂
    Plutôt que la notion de « commercial », je préfère retenir celle d’indépendance. Pour moi, ce qui prime c’est qu’un éditeur puisse sélectionner et publier les ouvrages qui l’ont touché, lui et son équipe, qu’il nous fasse part de ses coups de cœur et des petites perles qu’il aura dénichées.

  3. Julien dit :

    Très bon billet Menolly! Ta liste des acteurs de la chaîne du livre qui sont susceptibles (ou pas) de contribuer bénévolement m’a fait réfléchir.

    Finalement, il est plus facile de donner son temps que son argent. Je peux faire une illustration,ou une mise en page gratuitement (en supposant que j’ai accès aux outils nécessaires, ce qui suppose en passant que cette activité bénévole se produise en marge d’une activité commerciale de même nature), mais le bénévolat s’arrête dès que l’activité nécessite des matières premières, papier ou encre.

    D’où ma question: penses-tu que passer au livre électronique permettrait de réaliser une chaine du livre entièrement bénévole, puisque le cout de l’hébergement en ligne est minimal, et souvent absorbé par les libraires ou distributeurs en ligne? A mi-chemin entre l’imprimeur dur en affaires et le livre électronique, penses-tu que l’utilisation d’un modèle de type Print-On-Demand permettrait justement de rendre rentables des livres pour lesquels des
    editeurs bénévoles ne veulent pas prendre le risque de 1000 exemplaires en offset?

  4. Roshieru dit :

    « penses-tu que passer au livre électronique permettrait de réaliser une chaine du livre entièrement bénévole, puisque le cout de l’hébergement en ligne est minimal, et souvent absorbé par les libraires ou distributeurs en ligne? »

    Je me permets de me glisser dans la conversation même si la question est pour Menolly ^^ » C’est que le sujet m’intéresse beaucoup. Bref : si je puis me permettre donc, il y a quand même un fichier numérique, Epub notamment (je mets de côté Mobi qui sert surtout pour Kindle), à produire. Il faut avoir des bases en xhtml et en css. Il y a aussi le problème des livres n’ayant plus/pas de fichiers électroniques (donc il faut faire de l’OCR, pas gratuit non plus). Bien sûr, on peut convertir par Calibre ou Writer2epub un fichier odt mais je ne trouve pas le résultat très satisfaisant. Après, il y a Sigil qui propose de fabriquer soi-même le livre avec un mode wysiwyg – bonne solution – mais… son tuto est mauvais et c’est donc décourageant. Bref, si tu n’as personne dans ton équipe capable de le faire – plusieurs heures de travail par bouquin si on est sérieux -, on remplace finalement le tiers imprimeur par le tiers « epuber ». Des distributeurs le font, mais j’ai dans l’idée que s’ils le font c’est justement car ça rapporte. En plus, quand on voit le résultat… Je ne sais pas si Bragelonne passait/passe par un tiers mais ses premiers Epub étaient gros et lents, avec des polices embarquées et autre fioritures inutiles. Ceci dit, ils font des prix bas et des livres sans DRM, donc le grand méchant loup commercial est du côté clair de la force.

    Le PDF est à éviter.

  5. Tohril dit :

    Je suis tout à fait d’accord avec Llewella, c’est la notion d’indépendance et non le caractère de commercial qui est primordial. Peu d’écrivains sont dupes, une maison d’édition c’est une entreprise qui a besoin de fonds pour vivre ou survivre.
    D’une façon où d’une autre chaque maison doit être commerciale, c’est à dire effectuer des démarches promotionnelles pour convaincre. Et ces démarches là nécessitent un certain savoir faire (ainsi qu’un peu de capital).

    Donc on ne peut reprocher à une maison de publier des auteurs qui vendent beaucoup d’ouvrages…
    Ensuite, bien sûr, il est regrettable que de tels moyens (humains et financiers) soient parfois mis en œuvre pour des ouvrages de piètre qualité.

  6. Julien dit :

    @Roshieru: Je pense que les logiciels de mise en page comme Adobe InDesign, permettent de générer des fichiers EPUB sans avoir à se salir les mains avec du XML. Dans un contexte différent, celui des journaux en ligne consultés sur des terminaux mobiles, Frédéric Filloux disait récemment tout le mal qu’il pense du PDF.

  7. Roshieru dit :

    Indesign n’est pas vraiment une solution économique. Par ailleurs, même si je ne l’ai pas testé, je n’en ai pas entendu dire du bien, loin de là. Tout le paradoxe de certains logiciels pro ^^ »

    Par contre, j’ai testé Calibre et Writer2epub (module open office). Je n’y songe pas pour un projet un minimum sérieux (même amateur). Obtenir ce que tu veux, c’est vraiment dur. En testant pour une de mes histoires, j’ai réalisé qu’il valait mieux bidouiller sur Sigil : il automatise la production de la plupart des fichiers mais on peut créer sa feuille de style (la partie xml est facile, y a pas tant de balises que ça à utiliser).

    De plus, quand tu utilises un logiciel qui t’automatise tout, tu ne vois pas les entrailles de l’Epub. Si quelqu’un a un problème, tu dois seulement analyser la feuille de style et apprendre à quoi correspond ci pour comprendre ce qui peut bloquer (si tu ne trouves pas comment arranger depuis le logiciel). Or, Calibre, par exemple, utilise des dénominations pas du tout claires (du genre .calibre1, .calibre2…). En produisant son propre Epub, on s’épargne un temps précieux en SAV car on connaît son fichier… On peut aussi optimiser son fichier pour qu’il soit le plus léger possible (éviter des redondances inutiles dans le code, éviter les polices embarquées s’il n’y a pas de nécessité vitale…).

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