Composer une anthologie

Une anthologie est un ouvrage rassemblant des textes écrits chacun par un auteur différent. C’est un peu comme si on prenait des Lego, chaque pièce ayant une forme et une couleur différente, et qu’on bâtissait avec ces briques une construction aussi jolie et solide que possible. Ou comme si on préparait un buffet pour de nombreux convives, en prévoyant assez de plats variés pour que chacun trouve de quoi se sustenter (même les difficiles, les allergiques, les végétariens…). Ou comme si on était chargé d’animer une fête à laquelle participeraient des gens de tous âges et tous styles, si bien qu’il faudrait alterner les morceaux rock, la transe, le paso doble, le rap, la macaréna et même la valse musette.

Donc, forcément, une anthologie commence par un anthologiste. C’est le maître d’oeuvre, le chef d’orchestre, le bâtisseur, le DJ, le patron de la cuisine : tout ça à la fois et plus encore. En général, son nom est mentionné sur l’ouvrage. Une anthologie « présentée par », « dirigée par »… Si rien n’est précisé, c’est que l’anthologie a été montée par l’éditeur lui-même (la personne qui, chez nous, remplit les fonctions de directeur littéraire et décide de ce qui va figurer au catalogue).

L’anthologiste doit décider de plusieurs choses.

1) Orientation de l’ouvrage

– Best off des meilleurs textes précédemment publiés par la maison d’édition ?
– Textes courts inédits des romanciers et novellistes (en recueil) « maison », pour faire de l’anthologie un plateau dégustation garni d’échantillons ?
– Compilation libre d’inspiration, dédiée à un genre en particulier (polar, fantastique, SF, lit gen…) ?
– Anthologie thématique ? Et dans ce cas, il faut décider du thème ! Par exemple : les sorcières, les pirates, les super héros, les tranches de vie, les cauchemars, Noël, l’écologie, les robots… Lequel thème peut se nuancer s’il s’inscrit en outre dans un genre en particulier.

2) Les auteurs au sommaire

– Auteurs « maison » uniquement ?
– Auteurs ayant déjà publié, ou dont l’anthologiste sait qu’ils écrivent, et sollicités par lui dans la plus grande confidentialité ? (C’est ce que l’on appelle « monter une anthologie fermée ».) Sachant que si le texte proposé n’est pas satisfaisant aux yeux de l’anthologiste, celui-ci peut le refuser.
– Appel à textes (AT) largement diffusé, permettant à tout un chacun de participer et d’envoyer sa proposition de texte, à charge pour l’anthologiste de sélectionner les textes qui lui sembleront les plus pertinents (fond, forme) en fonction de ses attentes ? (C’est ce qu’on appelle : « monter une anthologie ouverte ».)
– Un mélange des deux (anthologie semi-ouverte ou semi-fermée) ?

Ce qui va faire pencher l’anthologiste vers une orientation et un sommaire plutôt que d’autres, ce sont les objectifs qu’il poursuit.

S’il veut promouvoir le catalogue et les auteurs de la maison d’édition, il montera plutôt une anthologie fermée, réservée à ses seuls poulains.

S’il veut explorer un thème, l’aborder sous ses différents angles, et faire découvrir des auteurs, il choisira plutôt l’option « appel à textes thématique ouvert à tous ». Evidemment, le commercial entrant en ligne de compte, il va croiser les doigts très fort pour que quelques auteurs confirmés participent avec brio à l’AT, histoire que les libraires et le public, ensuite, s’intéressent au produit final. Il peut aussi opter pour l’anthologie semi-ouverte, assurant ses arrières avec les auteurs confirmés sollicités, et réservant une certaine proportion du sommaire à tous ceux que l’AT tenterait (ce qui permet toujours de découvrir au moins un débutant au talent prometteur).

S’il a un projet d’anthologie thématique, mais pas encore de partenaire éditorial, il va plutôt solliciter des grands noms dont la présence au sommaire offrira à l’ouvrage une viabilité commerciale probable, ce qui lui permettra de convaincre un éditeur de s’associer à l’aventure.

3) Et les textes, dans tout ça ?

Comme précisé plus haut, même le fait d’être un auteur sollicité ne garantit pas que le texte écrit et proposé sera effectivement retenu par l’anthologiste. Après tout, même les meilleurs peuvent être victimes d’une panne d’inspiration. Ils peuvent aussi, au final, ne rien proposer du tout, parce qu’ils n’ont pas eu le temps d’écrire ce texte-là, parce qu’ils n’ont pas trouvé d’idée suffisamment enthousiasmante à leurs yeux, parce qu’ils ont déjà trop écrit sur le thème et souhaitent varier un peu…

C’est pourquoi, le plus souvent, les anthologistes sollicitent davantage d’auteurs qu’ils n’en publieront au final.

L’avantage de l’anthologie fermée, c’est qu’elle implique de lire un nombre relativement réduit de textes, et que ceux-là sont en général de bonne facture.

L’anthologiste qui choisit l’option « AT ouvert » s’expose, lui, à recevoir un très grand nombre de textes. Et il y a toujours le risque que, dans le tas, il ne reçoive pas assez de textes pertinents. Il sait par expérience qu’il va recevoir beaucoup de textes maladroits, inaboutis, ou manquant d’originalité, ou ne collant pas suffisamment au thème. S’il n’a pas reçu suffisamment de textes pertinents, il peut soit prolonger la durée de l’AT, soit basculer en mode semi-ouvert et solliciter des auteurs confirmés (avec toujours les réserves qui s’imposent).

Dans le cas d’une anthologie fermée, le plus souvent l’anthologiste travaille seul. Dans le cas d’une anthologie ouverte, il peut s’adjoindre un Comité de Lecture qui l’aidera à opérer sa sélection.

Une fois la sélection effectuée, le travail de direction littéraire commence – comme pour tout ouvrage avant qu’il ne parte à la fabrication. Mais la particularité de l’anthologie, et ce qui explique la longueur de cette étape, c’est que chaque texte est écrit par un auteur différent. S’il y a vingt textes au sommaire, l’anthologiste doit s’immerger successivement dans vingt voix, vingt styles différents. Vingt histoires ayant chacune son rythme, ses couleurs, sa musique, sa respiration, ses objectifs. Et chaque texte, il faut l’aborder à la fois comme une oeuvre à part entière, indépendante, et comme une pièce s’inscrivant dans la composition d’un tout que l’on veut harmonieux. Il faut donc être « pur », c’est-à-dire libéré des influences du texte sur lequel on aura travaillé juste avant. Un peu comme si, après une immersion dans un texte, et avant de passer au suivant, on devait s’imposer un pallier de décompression, un temps de récupération et une douche de décontamination. Vingt fois, dans le cadre de mon exemple. Et sans jamais perdre de vue la vision globale. Et en sachant que la phase de direction littéraire et de correction va impliquer de très nombreux allers-retours entre l’anthologiste et chacun de ses auteurs. Donc soit on traite un seul texte jusqu’au bout, jusqu’à en détenir la version définitive, soit ou multiplie par 3, 4 ou plus les phases d’immersion-récupération-décontamination. Et cela à condition de ne travailler que sur cette anthologie-là, et pas sur d’autres ouvrages en même temps.

Une autre particularité de l’anthologie (qu’elle partage avec le recueil), c’est l’ordre des textes au sommaire. En général, par souci d’élégance, d’harmonie, et afin que les textes se mettent en valeur les uns les autres au lieu de s’étouffer mutuellement ou de finir par lasser à force de similitudes, l’anthologiste recherche l’alternance. L’alternance au niveau des émotions suscitées, au niveau des styles (lyrique, parlé, rock’n roll…), au niveau des effets narratifs (texte à chute, fin ouverte…) et même au niveau de la longueur. Certains textes sont parfaits en ouverture, pour « mettre le lecteur dans le bain ». D’autres s’imposent pour conclure l’ouvrage. Au sein de l’anthologie, on propose (dans l’idéal) un enchaînement presque logique des textes (j’écris « presque » parce qu’il n’existe pas un seul agencement possible, et que celui qui est finalement choisi est celui qui a semblé optimal à l’anthologiste, mais cela reste le fruit de sa subjectivité). Une progression dans le thème, donc. Un circuit touristique agréable et intéressant. Des émotions fortes, poignantes, tragiques, suivies de respirations, de sourires, de retours à l’espérance.

Concrètement, chez Argemmios, pour nos collections Périples Mythologiques et Les Secrets du Brouillard, nous pratiquons l’AT ouvert ou semi-ouvert (mais l’ouverture est toujours importante) et le Comité de Lecture aide l’anthologiste à sélectionner les textes. L’anthologie Il était 7 fois a été montée, elle, à partir de textes qui nous ont été spontanément proposés pour notre Collection Bouts d’Cailloux. Et nous ne sommes pas fermés à des propositions d’anthologies déjà montées ou en passe de l’être (d’ailleurs il y en a une en préparation, l’anthologiste ayant su me convaincre).

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A propos argemmios

Auteur de Fantasy et de Fantastique, maintenant et à jamais. Anthologiste, aussi, puis éditrice depuis la création des éditions Argemmios : http://www.argemmios.com Parce que l'Histoire et les histoires, les grands mythes, le folklore, mes deux pieds dans la terre, mes mains enracinées aussi, et cet oeil qui a vu, ce corps qui a senti ce que la science ne sait pas.
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Un commentaire pour Composer une anthologie

  1. Menolly dit :

    Je tire mon chapeau aux anthologistes, et surtout aux récidivistes (la première fois, ça peut être de l’inconscience, mais à partir de la deuxième normalement on sait à quoi s’attendre) : pour moi il s’agit du format le plus difficile pour les raisons que tu donnes dans ton billet, sachant qu’en plus c’est loin d’être le plus vendeur.
    Donc, mesdames et messieurs les anthologistes, vous avez toute mon admiration.
    Vive les anthologies 🙂

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