Le cheval et l’écurie

1966, mon année de naissance, m’a placée sous le signe chinois du Cheval de Feu. C’est peut-être pour cela qu’il m’arrive assez souvent de ruer dans les brancards. C’est aussi pour cela que je trouve très amusant qu’on me pose comme question : « Votre maison d’édition a-t-elle une écurie d’auteurs ? » Un cheval qui gère une écurie, ça semble un brin paradoxal, non ?

Quand Argemmios a démarré, aucun auteur ne s’était présenté par avance à notre paddock, déjà tout harnaché. Nous avons patiemment attendu, tels des Indiens sur une hauteur, en scrutant le troupeau des manuscrits sauvages, puis nous avons repéré un bel étalon, une jument prometteuse, et hop ! lasso lancé, ensuite il faut apprivoiser, débourrer, bouchonner (et bichonner)…

Voici que se constitue le catalogue : de belles stalles proprettes, avec une jolie plaque gravée au nom de chaque auteur, de chaque ouvrage…

Mais il n’y a pas de verrous sur la porte de la stalle, ni sur celle de l’écurie. Chaque auteur signe pour un ouvrage, il est libre ensuite de proposer d’autres ouvrages à d’autres éditeurs. Libre aussi de nous proposer un autre manuscrit (qu’on prendra ou pas, à chaque fois il faut nous convaincre).

Certains auteurs se sentent bien, avec nous. Leur plume nous plaît, notre façon de les diriger leur convient… alors forcément, il y a comme un goût de revenez-y. C’est agréable. Quand arrive le second texte, le travail de direction littéraire se fait plus rapidement, parce qu’on a appris à se connaîre, on sait chacun comment l’autre fonctionne, on connaît la méthode qui convient le mieux à cet auteur-là. Plus besoin d’apprivoiser notre chère noble conquête : elle vient en confiance, et nous nous appliquons à ne pas trahir cette confiance. Et puis le lectorat séduit par la première publication a de bonnes chances de s’intéresser à la seconde et aux suivantes, là encore on est dans une situation plus confortable (parce que le lecteur est un animal plus sauvage encore que l’auteur, et il faut redoubler d’efforts pour le fidéliser !)

Oui, la fidélité fait plaisir. Mais c’est comme pour tout : il faut trouver un juste équilibre. Car se constituer une écurie d’auteurs peut avoir des effets pervers :

– lassitude pour le lecteur,
– enfermement voire sclérose pour l’auteur comme pour l’éditeur.

En effet, si le micro-éditeur a, comme principale vocation, celle de révéler de jeunes talents, il ne possède qu’un minuscule pré clôturé par ses propres limites. Que l’auteur soit extrêmement prolifique, ou que son succès soit tel qu’il puisse rêver de plus vastes horizons, et il serait criminel, castrateur de la part de l’éditeur que de vouloir le conserver jalousement sous le joug de l’exclusivité.

Il peut même arriver que certains auteurs talentueux soient trop timides pour oser s’aventurer aux abords des prairies d’éditeurs mieux implantés. Alors, parce qu’en France, le système anglo-saxon des agents littéraires est moins que répandu, c’est parfois au micro-éditeur de dire à son poulain : « Vas-y, Coco » (ou « n’y va pas » dans l’hypothétique cas où l’autre éditeur serait de ceux qui massacrent la direction littéraire sans souci de ruiner la crédibilité durement acquise avant cela par le jeune auteur).

Puis si le poulain en question élargit son lectorat grâce à ses nouvelles publications chez l’éditeur mieux implanté, ça fait tout un nouveau public qui peut un jour se dire : « Et si j’allais m’intéresser à ce que cet auteur a publié chez d’autres éditeurs ? » (Je l’ai écrit dans un autre billet : nos ouvrages se travaillent sur la durée, n’est-ce pas ?)

Pas de verrous sur nos portes, disais-je. Cela signifie que les auteurs « maison » ne sont pas prisonniers… mais aussi que de nouveaux auteurs (nouveaux pour nous : cela concerne aussi des auteurs confirmés qui auraient envie de s’offrir une petite escapade dans nos territoires) peuvent nous rejoindre à tout moment – pour un rapide tour de manège, ou pour une plus longue chevauchée.

Tant que le lectorat nous soutiendra, nous pourrons agrandir l’écurie en construisant autant de stalles que nécessaire.

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A propos argemmios

Auteur de Fantasy et de Fantastique, maintenant et à jamais. Anthologiste, aussi, puis éditrice depuis la création des éditions Argemmios : http://www.argemmios.com Parce que l'Histoire et les histoires, les grands mythes, le folklore, mes deux pieds dans la terre, mes mains enracinées aussi, et cet oeil qui a vu, ce corps qui a senti ce que la science ne sait pas.
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5 commentaires pour Le cheval et l’écurie

  1. Menolly dit :

    Bien d’accord avec toi, et en particulier sur la liberté d’aller voir ailleurs laissée aux auteurs 🙂

  2. Francis dit :

    La castration du cheval est souvent pratiquée, vous le faites aussi pour les auteurs ?

  3. Menolly dit :

    Si on veut des poulains, c’est une mauvaise idée 😛

  4. argemmios dit :

    Dans la mesure où je dénonce justement la castration des auteurs dans l’article, et où j’explique que nous nous refusons à la pratiquer, j’ai du mal à comprendre ce qui motive la question de Francis…

  5. Ping : Demain la grenouille | Griffe d'Encre – Le blog

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