De l’art (difficile) d’être ancien libraire.

Avant de monter les éditions Ad Astra avec mon frère Mikaël, j’étais libraire. Dans ce domaine, mon expérience est plutôt solide, quasiment dix ans, et ce n’est sans doute pas fini, puisque j’y reviendrai probablement un jour. J’ai travaillé environ sept ans dans une petite librairie indépendante rennaise spécialisée en Bande-Dessinée et SF, Critic pour ne pas la nommer, puis ai été responsable du rayon BD/SF du Forum du Livre/Chapitre.com, toujours à Rennes ; au bout d’un an et demi, j’ai refusé l’offre de CDI que l’on m’offrait, pour diverses raisons que je n’évoquerai pas ici, ce n’est pas le sujet.

Alors, le sujet, quel est-il exactement ? Il naît dans la vision que j’ai pu me faire de la librairie, en travaillant à la fois pour une petite et une grosse librairie. Il me semblait, à la sortie de ces expériences, maîtriser correctement les aspects du métier, et ses ficelles. J’ai d’ailleurs été choisi par l’université de Rennes II pour donner un cours sur les métiers du livre à des Licence III, même si depuis l’option en question a hélas disparu. Mais l’expérience du terrain, on s’en rend compte, revêt plus de valeur qu’une simple rhétorique universitaire pour la simple et bonne raison que sur le terrain on apprend toujours quelque chose que l’on ne savait pas, ou du moins, on apprend que notre vision des choses, aussi lucide soit-elle sur le papier, n’est pas toujours entièrement conforme à la réalité, et peut être biaisée par des considérations personnelles, voire un idéalisme de bon aloi qui aveugle plus qu’il n’éclaire.

Or, quand je me suis lancé dans l’édition (et dans ce domaine, je ne travaille pas que pour Ad Astra), j’avais ma vision des choses. Et ma carapace en titane de libraire (indépendant dans l’âme). En tant que libraire « spécialisé », en SF donc, j’ai toujours mis un point d’honneur à soutenir, voir à chercher de moi-même, tout ce qui relevait de la petite édition, que cela soit à Critic ou à Chapitre. Si le travail dans ce domaine était plutôt aisé à Critic, il l’était beaucoup moins à Chapitre. Pourquoi ? En réalité, surtout pour de basses raisons logistiques. Les grands groupes revêtent une armure qu’il est difficile de percer. Logiciels internes de référencement, politique de grands éditeurs, temps du libraire qui se réduit comme peau de chagrin pour s’atteler à cette tâche, etc. Mais. Mais, dès que je le pouvais, j’essayais de faire ce travail chez Chapitre. Ainsi, j’ai pu avoir en rayon Griffe d’Encre, ActuSF, Argemmios, Critic of course, Rivière Blanche, et bien d’autres encore. Parce que, pour moi, c’est le détail qui fait la différence. Combien de lecteurs, le temps que j’ai passé à Chapitre, sont-ils venus me voir en me disant : « bravo pour votre rayon, on y trouve vraiment des choses qu’on ne voit jamais ailleurs » ? Beaucoup. C’est un premier pas, en forme de première victoire. Parce qu’ensuite, le lecteur revient, votre rayon prend forme, vit plus qu’il ne survit, et tout le monde est content. Faire un travail d’indépendant au sein d’une grosse chaîne, c’est possible, mais ça prend du temps, et la gestion en est très lourde. Par contre, la satisfaction en est à l’avenant.

Dans une librairie indépendante, le problème se révèle un poil différent ; il y a quatre principaux soucis : le manque de trésorerie, l’espace souvent réduit, le manque d’affluence par rapport aux grandes enseignes, le déficit de main d’oeuvre. Je ne reviendrai pas là-dessus, cela reste en marge de mon propos. Parce que, si la petite édition possède une vitrine de valeur, elle est à chercher du côté des libraires indépendants, non soumis à rendre des comptes aux financiers invisibles d’un gros groupe, ceux-là même qui, sans doute, ne mettent jamais les pieds dans une librairie. Mais, et c’est là que j’ai été réellement surpris, et pour cette raison que je parlais de vision peut-être un peu biaisée du métier, j’ai dû me rendre à l’évidence : il y a visiblement de moins en moins de place pour les petits – ou micro comme Ad Astra – chez les indépendants. J’ai envoyé des courriers (avec proposition de SP en priorité pour les libraires), en ai appelé certains, relancé d’autres, de ceux qui soutiennent a priori nos genres de prédilection. Soit j’étais fou moi-même, ou naïf, en tant que libraire, et un cas à part, soit nos livres sont pourris chez Ad Astra (ce qui est tout à fait possible, mais on fait quand même de notre mieux). Parce que les retours ont été quasi nuls, sauf quand un festival ou un salon se prépare. Pourtant, nos conditions sont a priori plutôt intéressantes. Force m’est de constater que les libraires spécialisés en SF n’ont pas jugé la production Ad Astra intéressante, puisque très peu, de l’ordre de cinq (comme Trollune à Lyon ou Scylla à Paris), nous ont apporté leur soutien. Je parle bien sûr pour Ad Astra, je ne connais pas l’expérience de mes collègues dans ce domaine. Elle peut parfaitement se situer à l’opposé de la mienne.

Comme je le disais, je ne suis ni triste ni aigri, j’ai juste appris quelque-chose (notamment que les libraires sensément passionnés par un domaine n’agissent pas du tout de la même façon que moi, et je trouve ça effrayant !!!), et il est toujours bon d’apprendre. Les Pilleurs d’Âmes, roman de Laurent Whale et notre première publication, a très bien fonctionné, autant en terme de ventes qu’au niveau critique, et continue de très bien fonctionner, puisque nous allons retirer. Mais ma surprise vient du fait que ce sont des Cultura, des Chapitre, des Leclerc, voire des Super U qui nous le commandent régulièrement, et certains avec beaucoup d’enthousiasme, ce qui ne cesse de me sidérer. Pendant ce temps-là, les commandes/réassorts des spécialisés sont quasi nuls, alors que je misais beaucoup sur une relation privilégiée avec eux. En tant qu’ancien libraire indé, je ne comprends pas vraiment. Du plus populaire au plus « élitiste », tout m’intéressait dans la SF, parce que j’avais aussi une véritable variété de lecteurs, que j’exerce à Critic ou Chapitre, d’ailleurs, et que j’aimais par-dessus tout m’adapter aux  lecteurs qui venaient me voir, pour parvenir à les satisfaire à coup sûr – car un libraire se doit d’être un peu psychologue. Voilà la vraie médaille d’honneur du libraire.

Par contre, des libraires indépendants non spécialisés nous passent régulièrement commande. Ironie quand tu nous tiens !

Rien n’est figé, bien entendu, parce qu’Ad Astra débute. Que nous devons bien entendu faire nos preuves, que nous devons aussi améliorer notre communication et la fabrication de nos livres. Peut-être provoquerons-nous alors le réveil des belles endormies… des coeurs à conquérir comme chacun sait 🙂

 

 

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18 commentaires pour De l’art (difficile) d’être ancien libraire.

  1. Menolly dit :

    Je suis vraiment surprise, tu vois, j’aurais parié qu’avoir été libraire spécialisé t’aurait donné un avantage certain dans ce domaine… :/
    Dans mon souvenir, quand nous avons lancé GdE, nous avons été bien reçus par les petites librairies indépendantes… Bon, on n’en connaissait pas non plus énormément et c’était il y a 4 ans, les choses ont pu changer depuis, j’imagine…
    En tout cas je confirme que du temps où tu étais libraire, tu nous as toujours accueilli les bras ouverts. Notre première dédicace était même chez toi 🙂

  2. argemmios dit :

    Bah, il y a de tout, chez les libraires, même chez les petits indépendants spécialisés. Pour ma part je préfère me concentrer sur ceux qui sont super sympas, et qui aiment sincèrement nos livres, et oublier ceux qui ne se sont pas forcément bien comportés. 😉

  3. Menolly dit :

    Tu veux dire comme celui qui a vendu des bouquins GdE sur un des premiers salons auxquels on avait participé et qui ne nous les a jamais payés malgré nos multiples relances ? C’était il y a plus de 3 ans… C’est clair que dans ce cas il vaut mieux être ignoré ^^
    Mais bon, globalement, je trouve que les petites librairies spécialisées dans l’Imaginaire sont quand même plutôt sympas et ouvertes, d’où mon étonnement.
    Ou alors elles se vengent parce que Xavier leur piquait tous leurs clients à l’époque. Fallait pas être aussi bon libraire, m’sieur 😛

  4. Oph dit :

    Plus qu’à prier pour que tu sois aussi bon éditeur que tu as été libraire…
    *sifflote*

  5. Menolly dit :

    Mais s’il est aussi bon, est-ce que ça implique que le jour où il redeviendra libraire, aucun éditeur ne voudra plus venir chez lui ? o_O

  6. adastraeditions dit :

    je ne suis pas sûr de suivre (enfin quand je vois l’heure, suis pas étonné, moi^^) ?

  7. adastraeditions dit :

    et puis je ne suis pas sûr d’avoir été un bon libraire ; par conte je suis sûr d’avoir fait le boulot selon mes convictions^^

    @oph : attention à ce que tu dis^^

  8. argemmios dit :

    J’avais failli développer ma réponse, et évoquer justement ce libraire qui vous a causé une belle ardoise, puis je me suis dit qu’il valait mieux se focaliser sur les bons libraires, sinon on risque de paraître aigri.
    M’enfin dans la série des pratiques douteuses, que ces libraires qui nous maltraitent n’oseraient pas infliger aux puissants style Hachette, on peut citer aussi des retours abusifs de titres qui au final n’auront jamais été placés dans les rayons, ou encore le refus de travailler nos titres au sein de leurs librairies… mais un désir de s’accaparer nos marges lorsqu’ils sont partenaires de festivals pour lesquels nous payons déjà nos stands. Il y a aussi un libraire (avec lequel je ne travaille pas, mais dont on m’a parlé) qui réclame des SP qu’il vend ensuite et avec lesquels il a constitué son stock de démarrage (facile vu que la plupart des éditeurs n’altèrent pas les SP qu’ils envoient). Ce qui lui permet de ne pas payer l’éditeur (ni l’auteur, puisque les auteurs ne touchent pas de pourcentage sur les SP). Et j’en passe…

  9. Menolly dit :

    Mais les mauvais libraires et les libraires arnaqueurs, ce sont quand même des libraires de métier ? Ou on doit réserver ce terme à ceux qui sont bons et honnêtes, et seulement dire des autres qu’ils sont passionnés ?
    Ok, poussez pas, je sors –>[]

  10. argemmios dit :

    😀

  11. Oph dit :

    Menolly, veux-tu m’épou… euh, non, ça ne va pas marcher. Mais le coeur y est.

  12. Menolly dit :

    🙂

    (Xavier, pardon de flooder sur ton billet :$)

  13. adastraeditions dit :

    meuh non, je concoure pour le billet qui aura le plus de commentaires n’ayant rien à voir avec le sujet, et ça me ressemble bien en fait 🙂

  14. Menolly dit :

    Oh, ben si c’est pour rendre service… 😛

  15. isaguso dit :

    J’ai fait l’expérience récemment de passer chez une petite libraire de ma ville pour parler de mon livre. Normalement très intéressée par ce que produisent les « locaux » (on n’est pas super nombreux ici), elle m’a fermé sa porte dès qu’elle a su le sujet du livre, sans même me laisser en placer une (situation très frustrante, je vous l’avoue). Elle m’a avoué ne pas avoir les reins pour des sujets qui pourraient déclencher la polémique. Ça devient le problème des petites structures je pense. Du

  16. isaguso dit :

    Argh… Mon fils a envoyé le message :/
    Je disais donc qu’à cause de leur fragilité financière, ils devaient être encore plus prudents. Du coup, certains le deviennent plus encore que les grandes enseignes citées dans l’article (bon, dans le cas de ma ville, la politique s’en mêle parce que les commerçants doivent être bien vus par la Mairie s’ils veulent avoir une chance d’exister ; ça n’aide pas pour mon livre :/)
    Faut peut-être que j’essaie de le centre culturel Leclerc. Avec un sujet polémique, j’ai peut-être plus de chances…

  17. Syven dit :

    En fait, je ne suis pas très étonnée parce que c’est ce que j’ai constaté ici même à Brest. J’ai trouvé toutes les novellas de Yan Marchand (GdE), bien mises en valeur sur un présentoir mural au cultura de Leclerc.
    ^^

  18. tomgeha dit :

    quoiiiiiiii, tu es à Brest !!! Faudra contacter la librairie Critic pour une dédicace de ton roman 😉

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