Comment je suis devenue masochiste éditrice

On se croise, sur le net ou en salon. On se parle – un peu. Mais finalement, on ne sait quasiment rien l’un de l’autre. Il traîne bien, ici ou là, quelques notules biographiques assorties de bibliographies que l’on tente de tenir à jour, mais il ne s’agit que de la partie émergée de l’iceberg. Si le simple fait d’être un auteur publié permettait de s’improviser éditeur, ça se saurait. C’est comme avec le cinéma : tous les acteurs ne décident pas de s’emparer de la caméra pour passer de l’autre côté et coiffer la casquette de réalisateur. Alors pourquoi l’ai-je prise, moi, cette décision, alors même que je savais que j’allais amputer mon temps d’écriture, risquer mes maigres économies, décupler ma dose de stress et me prendre quantité de baffes dans la gueule ?

C’est vrai, quoi ! D’où est-ce que je sors, d’abord ?

On va commencer par le parcours scolaire. Un bac C (on dirait S, aujourd’hui) atypique puisque obtenu du premier coup grâce à la philosophie, à l’histoire-géo et aux sciences naturelles, avec des dégâts limités en maths et un plantage monumental en sciences physiques (seule la chimie m’a permis de gagner quelques points). Ah, j’ai failli oublier l’éducation physique. L’athlétisme m’a sauvée, j’ai même fini première du concours de saut en hauteur. A croire que lorsque la barre est placée haut, ça ne m’effraie pas trop.

Bon, j’avais 16 ans (une petite précocité qui m’a permis de sauter une classe, en primaire), j’ai attrapé les 17 à la fin des vacances d’été, je suis partie en prépa HEC, j’ai failli y laisser ma peau, je suis entrée à l’IUT en techniques de commercialisation (si les métiers du livre avaient existé à l’époque, j’aurais foncé dedans tête baissée), j’en suis sortie 4ème de promo, j’ai tenté et réussi le concours national du CELSA (un département de la Sorbonne qui a un statut de grande école et une gestion tripartite patronnat-syndicats-enseignants), j’ai fait ma licence et ma maîtrise d’Information et Communication, option Marketing-Publicité, j’ai soutenu un mémoire sur le thème « les félins et la publicité », petite mention AB (toujours ça de pris), stage de conception-rédaction en agence de pub, j’ai détesté l’ambiance, de toute façon j’écrivais déjà et j’avais compris que je préférais conserver mon énergie créatrice pour mes récits imaginaires plutôt que pour la promotion du sucre allégé en sucre.

Me suis mariée, aussi. Nous nous étions connus à l’IUT. Nous partagions la même passion des livres. Il aurait adoré travailler dans une bibliothèque. Notre appartement y ressemblait beaucoup : des livres partout, qu’il répertoriait soigneusement. Il trouva un emploi de commercial pour une entreprise de reliure industrielle aujourd’hui disparue. Il avait été chargé de développer la clientèle de province. Il n’aimait pas conduire, ni voyager seul, alors je fus de tous ses voyages. De certains de ses rendez-vous, aussi. J’ai rencontré des dizaines d’éditeurs, visité des dizaines d’imprimeries. Le soir, dans notre chambre d’hôtel, je l’aidais à remplir ses fiches, à calculer ses devis. Il a gravi les échelons, il est devenu directeur commercial pour la province. Le responsable des achats est parti à la retraite et j’ai pris sa succession. J’ai reçu les fournisseurs, travaillé main dans la main avec les chefs d’atelier. J’avais un faible pour l’atelier main, qui réalisait de magnifiques collages hirondelle pour les livres d’art des éditions Citadelles/Mazenod, ou les coffrets sur les peintres célèbres édités par la NRF. J’aimais beaucoup l’atelier « couvertures », aussi. La variété des matériaux de recouvrement (toile du marais, skyvertex, vrai cuir, papier pelliculé, percaline…), les fers à dorer, à embosser, les vernis, les colles, les cartons… C’était une entreprise de reliure, aucun dos carré collé ne sortait de chez nous, nous faisions du cahier cousu, avec tranchefil et signet, parfois, et même des tranches dorées. Du livre d’art, du scolaire, de gros dictionnaires PUF, des livres de cuisine emplis de couleurs appétissantes, du roman, de la BD, de la biographie historique Fayard… Du livre d’autrefois. J’en conserverai toujours une certaine nostalgie.

J’ai pu participer au Salon du Livre de Paris en tant que professionnelle. A l’époque, il se déroulait au Grand Palais, pas Porte de Versailles. C’était génial : les exposants accordaient de belles réductions aux autres exposants et aux professionnels. Et puis on avait du temps pour parler avec les éditeurs, les directeurs littéraires et de collection étaient là aussi, les stands n’étaient pas pris d’assaut par les écoles du mercredi ni le grand public du week-end.

J’ai aimé ce boulot. Tout apprendre des livres. Leur histoire, leur fabrication. Je recevais Livre Hebdo que je devais éplucher pour me tenir au courant, avant de le transmettre au service suivant. C’est en travaillant ainsi dans le livre que j’ai rencontré mon premier éditeur. Il savait que j’écrivais (j’avais déjà publié des bricoles dans Nice-Matin, pendant mes études, et je travaillais déjà à bâtir mon propre monde secondaire). Il avait décidé de lancer une collection de romans courts, il était ouvert à tous les genres, tous les styles, tant que l’on respectait le format. Il m’a proposé de lui envoyer un manuscrit. J’ai écrit Bleu Puzzle, il l’a aimé, l’a publié. J’ai eu droit à mon lancement officiel à l’espace Pernod de Marseille, mes premières interviews, articles dans la presse et même un article dans Le Provençal littéraire. Mes premiers salons, ma première participation à un prix littéraire (celui du premier roman de la ville de Sablet), une rencontre sympathique avec Bernard Werber (qui ne doit plus s’en souvenir), des échanges avec Jean Contrucci, Yves Berger, parce que je connaissais un peu Louis Nucéra qui m’avait donné des conseils d’écriture que je n’oublierai jamais, et puis Philippe Ragueneau qui venait d’enterrer le chat Moune mais qui tentait de faire bonne figure…

Après, ma vie a basculé. J’ai disparu. Il y a eu un long désert à traverser, pour des raisons très personnelles. J’ai continué d’écrire, bien sûr : c’est ce qui m’a permis de trouver mon chemin, de survivre. Quand je suis revenue, des années s’étaient écoulées, j’avais changé de nom, la mort était passée par là, fauchant bien des vies, des entreprises n’existaient plus, même les livres avaient changé et je suis repartie de zéro. Seulement, entre temps, il y avait eu 1995 et l’arrivée de nouvelles maisons d’édition dans le domaine de l’imaginaire. Cela s’est un peu fait par hasard, mais j’ai fini par accoster sur le bon continent. J’ai renoué avec la publication. J’ai travaillé avec plusieurs directeurs littéraires, chacun avait sa sensibilité propre, sa façon de travailler, ses attentes particulières. J’ai appris, comparé, extrait ma substantifique moelle. Puis j’ai osé, un jour, diriger une anthologie, après un long processus d’hésitations et de maturation : il fallait d’abord que je m’en sente capable et, la première fois que ce genre de projets m’a été proposé, j’ai fini par décliner l’offre, parce qu’à ce moment-là, je n’étais pas encore prête.

Ce fut L’Esprit des Bardes, donc, aux éditions Nestiveqnen, en 2003. Chrystelle Camus m’avait accordé une grande confiance et une grande liberté. J’avais rédigé l’appel à textes, reçu en direct les manuscrits, tout lu, tout trié, opéré ma sélection, j’avais répondu moi-même aux auteurs, ensuite je les ai fait travailler, chacun selon ses besoins. C’était bien, c’était bon, l’antho a eu un joli succès, ça m’a donné envie de recommencer. Mais Nestiveqnen a décidé d’arrêter de publier des anthologies, pour des raisons légitimes (qu’on pourrait résumer en : trop de travail pour une rentabilité trop inférieure à celle d’un roman).

J’ai donc gardé mon envie au chaud. Parfois j’en parlais à tel ou tel éditeur, mais j’avais trop goûté à la liberté, avec Nestiveqnen, et je n’arrivais pas à me décider à abandonner une partie de cette liberté.

Pendant ce temps, j’ai continué d’écrire et de publier, et puis j’ai travaillé comme correctrice free lance pour plusieurs éditeurs (histoire de mettre des épinards dans mon assiette : je n’en étais pas encore au stade d’envisager le beurre, surtout avec trois enfants à nourrir). J’ai fait du soutien scolaire en rédaction pour des collégiens, j’ai animé des ateliers d’écriture (sur le net, puis en live), j’ai participé un temps au Comité de Lecture des éditions Griffe d’Encre, j’ai sympathisé avec des libraires lors de mes séances de dédicace, vu comment se passait la promotion de mes propres ouvrages, l’inscription en salon et festival, la tenue d’un stand…

Et puis, quand je me suis sentie capable de faire le boulot qui s’impose (TOUT le boulot), quand j’ai eu des amis compétents qui m’ont assurée de leur soutien, j’ai créé ma propre structure : les éditions Argemmios.

A présent, je vais me taire. D’abord parce que le déballage fut conséquent. Ensuite parce que c’est au tour des livres de prendre la parole.

Ces livres que l’éditeur, en parfaite sage-femme, aide l’auteur à mettre au monde.

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A propos argemmios

Auteur de Fantasy et de Fantastique, maintenant et à jamais. Anthologiste, aussi, puis éditrice depuis la création des éditions Argemmios : http://www.argemmios.com Parce que l'Histoire et les histoires, les grands mythes, le folklore, mes deux pieds dans la terre, mes mains enracinées aussi, et cet oeil qui a vu, ce corps qui a senti ce que la science ne sait pas.
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5 commentaires pour Comment je suis devenue masochiste éditrice

  1. isaguso dit :

    Wahou !
    Tu en dis des choses que je ne savais pas !
    On comprend mieux toute la maîtrise de ton boulot 😉

    Isa, *qui retrousse ses manches pour être à la hauteur*

  2. Conteuse dit :

    Quel parcourt riche et joliment décrit !
    Cela pourrait presque donner l’impression d’un hasard, si on ne sentait pas la passion et la volonté derrière les diverses orientations.
    Vivre dans les livres, puis faire vivre les livres : un vrai travail, certainement.
    Mais quel plaisir ce doit être !

  3. Amibe_R Nard dit :

    « un peu Louis Nucéra qui m’avait donné des conseils d’écriture que je n’oublierai jamais »

    Voilà qui me semble intéressant à découvrir pour un jeune auteur, et pour les moins jeunes aussi :-))

    Bien Amicalement
    l’Amibe_R Nard

  4. Quesne Didier dit :

    Je découvre. Le parcours me laisse un goût de nostalgie. J’ignore pour quelle raison, mais cela me donne la sensation d’avoir assisté au déroulement d’une vie, avec ses passions, ses accélérations, ses tristesses et ses coups durs. Je pense que cette impression est due au style. Pas de fioritures, pas d’effet ampoulé, juste l’histoire qui se déroule sous nos yeux, remarquablement racontée. Si bien racontée que j’y ai vu vivre les personnages et se mettre en place les décors…
    Didier.

  5. Argemmios dit :

    Didier, ça fait plaisir de voir un message de toi ! Que deviens-tu, toi dont les romans m’ont procuré tant de lectures agréables ? Des années après, je suis toujours sous le charme de Leh’cim, l’ombre des remparts !

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