Comment devient-on éditeur (de fascicules) ?

Ou plutôt : voici le détail des circonstances qui m’ont amené à être aujourd’hui, et à plein temps, éditeur de fascicules. Ceci est ma propre expérience, rien de plus, et ne saurait prétendre à une quelconque universalité. A Ouagadougou, Bretteville-l’Orgueilleuse ou New Delhi, il en aurait été sans doute autrement car, là-bas, les déviations ne mènent pas aux mêmes endroits.

Être éditeur, tout le monde a une idée, même vague, de l’étoffe dont est constitué ce métier : il suffit d’imaginer un bureau, un fauteuil, ainsi qu’une adresse postale ou une simple porte, l’une ou l’autre par laquelle arrivent des manuscrits. Le travail de l’éditeur est, pour une part, de les lire et de publier certains d’entre eux en fonction d’une pratique et d’une exigence données ; pour une autre part, cela consiste à susciter des textes, ou autres, en vue de les publier dans le cadre d’un projet voulu. Le reste est simple et usuelle maintenance sans aucune spécificité, plus ou moins gâtée selon l’égo du ou des individus.

Être éditeur, comment ? Pourquoi ?… Ah !

Je suis lecteur (Robert Gaillard et Fantômette, Kipling et Cowper Powys, Daniel Goossens et Gustave Le Rouge) depuis que j’ai quitté l’état semi-liquide. Et je suis de nouveau semi-liquide depuis le 18 juin 2007, jour ou je suis passé devant le Carmel de Frileuse.

Nous touchons là au détail des circonstances promis plus haut.

Ami blogueur, voyons cela de plus près.

Quelque temps auparavant, un peintre – Isidore Moedúns – et un écrivain – Robert Darvel – m’avaient sollicité, à la faveur d’une amitié, pour jeter un œil sur leurs travaux respectifs :

a) Isidore Moedúns  (peintre normand ayant acquis une notoriété certaine, régionale et au-delà, car illustrateur de renom pour Le Monde des Livres, Ruy-Vidal, Yvon Gay ou Laurence Olivier Four) avait peint de grandes et belles toiles dont le sujet était, en hommage à Jean Ray (écrivain gantois, auteur de Malpertuis) et Alfred Roloff (illustrateur, père de Margarethe Von Trotta), de nouvelles couvertures de la série de fascicules Harry Dickson – série interrompue en 1938 pour cause d’échauffourée mondiale, puis pour cause de décès de l’auteur, et parce que les fascicules avaient passé de mode ;

b) Robert Darvel, écrivain sous divers pseudonymes dans diverses planètes, depuis 1920 (date où le système solaire s’est, d’après lui, constitué autour de sa personne), ayant regardé derrière les toiles de l’Isidore et s’étant aperçu que manquaient les textes promis par l’image, avait décidé de réparer cette étourderie et s’était attelé à les rédiger, à partir, le jeu est là, des titre, scène et phrase en pied peints en toute désinvolture par le compère du Bessin.

Donc, ils me donnèrent à apprécier le résultat de leur rencontre inopinée. Le travail de Robert Darvel, bien qu’encombré d’insupportables affèteries, avait un je-ne-sais-quoi de particulier et recélait quelques fulgurances ; l’excellence des toiles de l’Isidore se passe de commentaire. Le fruit de la rencontre des deux eût, selon ma conviction intime, mérité publication…

Ayant prêté l’oreille à ma remarque, Robert Darvel démarcha divers éditeurs – de Terres de Brumes à Hélène Oswald, pour ne citer que ceux-là – sans aboutissement. Deux faits contrariaient une réponse positive : un, l’aspect demandé à la future publication – car, eu égard aux couvertures, ce devrait se faire sous forme de fascicules ; et deux, Harry Dickson était tombé dans le domaine public et chaque gratte-papier, ou peu s’en faut, y allait de sa plume pour, au mieux le parodier, au pire le massacrer (en attendant que Tarvel, Thill et Bauduret, lui redonnent également l’aplomb que l’on sait…).

La sollicitation ne trouva pas l’écho attendu.

J’étais, hum, dépité.

C’est alors que la DDE choisit d’effectuer des travaux sur la D 24.

À l’époque, je travaillais à Gif-sur-Yvette. La déviation à hauteur de Janvry m’obligea à passer par Frileuse.

Je découvris le Carmel.

L’endroit avait tout pour attirer le regard curieux : Le Carmel de Frileuse… (Peut-on joindre une photographie ?)… est caché par de hauts murs au faîte desquels les cyprès s’agitent comme des bonnets pointus. Le premier matin, je remarquai l’endroit ; le second, muni de mon appareil-photo, j’arrêtai ma voiture. J’allai à la grille. Là, était indiqué que les Sœurs effectuaient des travaux d’impression. Faire-part de mariage (tarif sur demande), faire-part de naissance, faire-part d’ordination (sur devis), puis je vis : Fascicules (sur devis).

C’est exactement alors que l’idée d’éditer soi-même les Harry Dickson me vint. D’emblée, je songeai : faire œuvrer des Sœurs dans le domaine du Crime serait amusant. J’en ricanai d’aise.

Deux jours plus tard, toujours sous le coup d’un imprévisible enthousiasme et ayant mis en forme ma sollicitation, je franchissais la grille. Il faisait grand vent, les cyprès pointus fouettaient l’air. Je demandai à m’entretenir avec… avec la Mère Supérieure ? La conductrice offset ? Sœur Massicot ?

On m’accueillit. J’expliquai. J’avais amené avec moi un fascicule d’époque, ainsi que quelques couvertures de Moedúns (dont celle-ci – voir photo).

Plus que le vent, cette dernière agita les cornettes.

Ignorant que j’étais ! Le couvent…  se révéla être le Carmel Sanglant, horrible théâtre d’ombres et de sang encore hanté par les âmes des victimes !…

Rétrospectivement, je puis voir combien il fut malséant de troubler la douleur véritable des Carmélites avec des histoires de Crime fictif…

Le Carmel Sanglant ? Qu’est-ce ?

Une histoire effroyable… Qui ne rentre pas dans le cadre de ce billet… Quoique… Je demanderai peut-être à Robert Darvel, ou à Titaÿna Sievysty-Rausse, Henri Gergault  ou à Brice Tarvel, bref à l’un des écrivains du Carnoplaste, de vous en toucher deux mots, ici… ou dans un fascicule…

Est-ce ici que fut imprimé le No. 181 des Nouvelles Aventures du Roi des Détectives ?

Ah !…

La suite… Devis, maquette, mise en page, contrats, site, etc. Usuelle cuisine, vous dis-je. C’était il y a plus de deux ans…

Voici donc comment je suis devenu éditeur… Simple et insondable…

Sans doute un demi-siècle que je m’y préparais. Depuis la lecture du Prisonnier de la Planète Mars certainement, vous savez, en 1908, sous la plume de Le Rouge, un homme nommé Robert Darvel envoyé sur Mars grâce à la puissance psychique de 10 000 Fakirs… La goutte d’eau qui mit le feu à la cruche de poudre vient des Carmélites. Trois mois plus tard, je quittai mon travail pour m’atteler, à plein temps, à la publication des premiers fascicules du Carnoplaste, puis Hebna Calde, Lady Lace, Jeanne d’Arc, Nuz Sombrelieu, et les autres à venir.

Grâce à la DDE.

Comme quoi, c’est en déviant qu’on devient.

À bientôt pour un autre billet.

Cordialement,

Sergent Briggs / Le Carnoplaste.

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A propos sergentbriggs

Sergent Briggs, et non M. Briggs. J’occupe l’un des trois postes de directeur de publication qui apparaissent dans l’organigramme de l’éditeur de fascicules nommé Le Carnoplaste. Je suis de fait responsable des Ateliers d’écriture, de II à XIV.
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7 commentaires pour Comment devient-on éditeur (de fascicules) ?

  1. Ping : Twitted by bert_the

  2. isaguso dit :

    « Comme quoi, c’est en déviant qu’on devient. »

    Joli !

  3. Menolly dit :

    Comme l’ensemble du billet !
    Sergent, vous écrivez, en plus d’éditer ?

  4. [Sergent, vous écrivez, en plus d’éditer ?]… : uniquement des messages à caractère informatif comme celui-ci et d’autres, ici ou là.

  5. Menolly dit :

    C’est fort dommage, à mon avis. Vous devriez essayer les messages à caractère informatif & fantastique compris entre 100 000 et 200 000 signes 😛

  6. argemmios dit :

    Je vois qu’on recrute ! 😀
    En tout cas, merci pour ce joli billet réellement très agréable à lire !

  7. Tohril dit :

    Lecture très plaisante !
    Merci chef !

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