Monogame récidiviste

Un billet pour expliquer dans les grandes lignes comment je fonctionne pour la collection Novella de Griffe d’Encre lorsqu’elle est ouverte, depuis la réception d’un manuscrit jusqu’à sa publication.
Bien entendu, il ne s’agit que de généralités : il y a bien des variantes d’un texte à l’autre, d’un auteur à l’autre.
Et bien entendu (bis), ce n’est qu’un exemple de fonctionnement éditorial : le mien.

Le tout début

La rencontre se fait par mail dans la grande majorité des cas. Je reçois un manuscrit d’un auteur inconnu.

J’ouvre (pour vérifier que le fichier est lisible), je classe, j’accuse réception. Plus tard, je lis, en entier ou pas, c’est selon : je ne suis pas maso, les romans en SMS, c’est non, 3 lignes suffisent ; les histoires d’amour dans le milieu du rugby, les essais sur tel chanteur, c’est pas dans la ligne (en plus de ne pas m’intéresser). Plus couramment, le niveau n’est pas suffisant ou l’histoire ne m’intéresse pas.

(À une époque, ces éconduits, je leur répondais en leur expliquant pourquoi. J’aimais ça. Pas le fait de refuser, mais le fait d’argumenter mon refus. Je dois dire que j’ai reçu beaucoup de remerciements de la part des auteurs que j’ai refusés, et aucune réaction d’humeur. Je ne le fais plus. Je le regrette, mais je n’ai plus le temps : un refus, ça me prenait 2 à 4h…)

Et puis, de temps en temps, un texte m’accroche suffisamment pour que je le lise d’une traite, et que j’aie envie de le relire. Je note mes impressions, je laisse reposer, je passe au suivant.

J’y reviens plus tard, quelques jours, quelques semaines, selon ma disponibilité, et selon l’empreinte que le récit a laissé dans mon esprit.

Il me plaît toujours, il a du potentiel.

Ou alors, ç’a été le coup de foudre immédiat et je me suis retrouvée à danser dans mon salon en criant Eurêka.

Je le fais lire éventuellement à ma lectrice. Si le texte me plaît mais pas à elle, je le prendrai quand même, je suis une vraie mule pour ces choses-là, mais ses remarques me seront utiles pour le faire retravailler. S’il lui a plu aussi, bien entendu. Et comme je ne lui fais pas lire les textes qui ne me plaisent pas, le cas de figure elle aime-je n’aime pas ne s’est jamais produit.

Pour la petite histoire, il est arrivé une fois que je mette le texte de côté pour le refuser et que je change d’avis pendant la rédaction du mail. Je m’étais tellement bidonnée en relisant le texte, malgré ses défauts, que je me suis dit qu’il fallait tenter quelque chose. Ce refus avorté a donné naissance à une collaboration qui dure depuis près de 4 ans, avec déjà 3 livres au compteur, dont un inaugurant, on l’espère, une nouvelle collection (note à nos fidèles lecteurs : oui, je parle de la trilogie en 2 tomes et demi des Poubelles), de sacrés délires, et au moins une autre novella de prévue dans les 2 ans à venir.

La fin du début : premier contact

Je contacte l’auteur pour lui annoncer que son texte m’intéresse. L’immense majorité du temps, je procède très prudemment, suivant en cela les excellents conseils de Polnareff, et je demande à l’auteur s’il serait prêt à retravailler son texte et à me soumettre une nouvelle version, sans garantie que je la prenne. S’il dit oui, je lui envoie mes remarques et demandes de retravail. La discussion est ouverte, bien entendu. Et je le souligne toujours : c’est du sans-filet, aussi bien pour lui que pour moi.
Si la v2 ne me convainc pas, l’auteur aura bossé pour « rien » (pas complètement, en fait, je pars du principe que s’il a accepté de retravailler le texte dans la direction demandée, c’est qu’il était convaincu que ça l’améliorerait), donc il prend un risque. À l’inverse, vu que rien n’est signé, qu’aucun engagement, même oral, n’est pris, rien n’empêche l’auteur, une fois son texte amélioré, de filer le proposer à quelqu’un d’autre.

En pratique, je n’ai jamais refusé la v2, même s’il y avait toujours du boulot derrière, beaucoup de boulot parfois. Et aucun auteur ne m’a fait faux bond en 4 ans.
Le gros avantage pour moi, outre le fait d’avoir un texte de départ plus abouti, c’est que j’ai pu tester notre capacité à travailler tous les 2 ensemble.

Le début du milieu : casual dating

Selon les cas, la date de parution est plus ou moins lointaine. Cela peut être quelques mois (c’est rare) comme plusieurs années. Dans le cas d’une échéance lointaine, je ne vais pas communiquer beaucoup avec l’auteur, car je suis occupée, monogame récidiviste que je suis, à éditer d’autres textes. La date n’est pas vraiment fixée, d’ailleurs, c’est très vague : ça sortira a priori en telle année, peut-être au premier semestre, peut-être au deuxième.

Pour l’auteur débutant, ce peut être déstabilisant. Il peut avoir l’impression d’être oublié, même si on l’a prévenu. L’auteur déjà un poil confirmé, lui, sait que l’édition, c’est long, c’est lent, il prend son mal en patience et, de toute façon, il a probablement d’autres textes sur le feu.

Le milieu du milieu : les fiançailles

D’un coup, tout s’emballe. La date de parution est fixée, ou quasiment. J’informe l’auteur, je lui demande ses disponibilités pour les mois à venir, et la phase la plus passionnante, selon moi, commence. Je relis, je réfléchis, j’annote dans tous les sens, je mets des couleurs, j’envoie le résultat qui ressemble à un sapin de Noël, le clignotement en moins. Parfois je mets tout de suite une autre personne sur le coup pour m’aider, parfois c’est pour plus tard, parfois il n’y aura que moi pour torturer l’auteur. Et le travail démarre, par mail, par commentaires dans le texte, via un forum, c’est selon. Au début, le rythme est encore assez lent, l’auteur a trop de remaniements à effectuer pour faire un retour rapide. Et puis cela s’accélère.

La lune de miel (la fin du milieu, si vous avez suivi)

C’est une période frénétique. On s’envoie des dizaines de mails par semaine, puis par jour, on joue au ping-pong dans les commentaires, on vérifie que tout se tient, la mise en page arrive, parfois on choisit ce moment pour commencer un délire « Oh ! et si on faisait ça… ? », alors qu’on n’en a plus le temps, mais tant pis, on y arrivera quand même (je pense notamment à Gabriel E. Kopp et ses annexes dans Au nord-nord-ouest d’Eden, ou le vertige typo dans La Dernière Nécropole), parfois l’illustrateur participe à fond et ça vire au ménage à 3, plein de choses se décident en même temps, le nombre de pages, le prix, la date exacte de parution, celle du début de la souscription, la taille de l’extrait à mettre en ligne, la couverture est quasi prête, il faut faire le 4e de couv et personne n’aime ça, on essaye de se refiler le bébé entre l’auteur, moi-même, ma lectrice, en plus j’ai oublié que je devais pondre le faire-part un mot de l’éditeur pour la fiche destinée aux libraires, et merde, faut pas que j’oublie de faire le marque-page, c’est de la folie douce, et maintenant que l’auteur a validé le BAT en résistant héroïquement à l’envie de tout réécrire, c’est l’imprimeur qui déconne, y a une machine en panne, le pelliculage ne tient pas, les devis ont augmenté, les conditions de règlement ont changé sans prévenir, ou alors c’est le transporteur qui ne transporte pas, ou l’hébergeur qui n’héberge plus, ou paypal qui paie mal, mais encore, si le distributeur distribuait, ça irait, et parfois tout ça à la fois, en prime on a une dédicace qui se décide au dernier moment en avant-première, on est surexcités, on se dit qu’on n’y arrivera jamais à temps et pourquoi diable ai-je choisi ce boulot et le premier qui me trouve une coquille après l’envoi des fichiers chez l’imprimeur je le trucide et ensuite je me crise-cardiaquise (j’ai essayé dans l’ordre inverse, ça ne marche pas)…

Et puis finalement on y arrive, on est épuisés, on se congratule, on envoie les exemplaires à l’auteur, à l’illustrateur, à l’équipe, au dépôt légal, à Electre pour le référencement des libraires, aux libraires du temps où on n’avait pas de distributeur, au distributeur maintenant qu’on n’a plus de libraires (ah non, c’est pas ça – encore que…), aux chroniqueurs, la souscription commence ou a commencé il y a peu, je regarde les commandes qui arrivent, avec toujours la même fascination qu’au début…

Le début de la fin

Ensuite, eh bien, le divorce s’amorce tout doucement, avec la date de parution qui approche, l’air de rien.

La promo ne fait pas partie de mon boulot, chez Griffe d’Encre. C’est comme ça.

Bien sûr, je fais des salons et la plupart du temps, j’aime ça, je tiens le stand, j’aime parler de nos bouquins quand un lecteur pose des questions, je dis bonjour aux libraires et aux chroniqueurs quand j’en croise, je donne des SP, etc. Mais ce n’est pas ma partie, c’est celle de mon associée, Magali. D’ailleurs c’est pas par hasard qu’on s’est organisées comme ça, je ne suis pas douée pour la promo, elle, si. Même la caisse, j’ai du mal à la tenir sans m’embrouiller. Moi, outre la direction des novellas et la codirection des romans, je suis responsable de la partie informatique (site, forum, boutique) et, pour toutes les collections, de la correction, de la maquette et de la fabrication. Voilà pour l’essentiel (+  la signature de papiers auxquels je ne comprends rien, parce que je suis gérante).
Bref, une fois que le livre est paru, mon boulot est quasi fini.

Bien sûr, je serai l’interlocutrice privilégiée de l’auteur pour les nouvelles, surtout les bonnes ^^, les chroniques, les relevés de vente, les notes de droits d’auteur, etc. Parfois, on se retrouvera un w-e dans un salon (ce sera souvent notre toute première rencontre IRL, d’ailleurs), on passera un très bon moment.

Mais par rapport à nos 15 mails par jour, c’est plus ça. Ça s’étiole grave.

La fin, pour de bon

D’ailleurs je suis probablement déjà à fond dans un autre bouquin. Et / ou moins à fond dans 2 ou 3 autres, à des stades différents de (dé)composition.

C’est difficile, moralement.

Pour l’auteur, je ne sais pas. Je pense que oui, parfois, même si, une fois son bouquin paru, il a d’autres préoccupations (les chroniques, les ventes, les dédicaces). Mais quand il m’écrit, maintenant, je mets plusieurs jours à lui répondre. Au mieux.

Pour moi, difficile, ça l’est. C’est un divorce. À l’amiable, courtois, amical, avec parfois, souvent même, j’en reparlerai sans doute dans un autre billet, un remariage en vue, comme un espoir à l’horizon. Mais un divorce quand même. Juste après une naissance, en plus. Une petite dépression s’ensuit en général, pas longue, pas le temps de toute façon, mais j’ai un manque, là, dans ma boîte mail.
À l’inverse de mon salon qui, lui, a accueilli de 2 à 10 nouveaux cartons. ^^

Y a des fois où je me dis que si un jour j’arrête ce boulot, ça sera pour cette raison.
Trop de cartons. Trop douloureuse, la dépression post-par(u)t(i)um.

Monogame récidiviste, et sentimentale avec ça.

Mes chers auteurs passés…
Vous me manquez.

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A propos Menolly

Cocréatrice des éditions Griffe d'Encre en 2006, je dirige la collection Novella, et codirige les Romans avec Magali. Je suis également gérante de la société, webmastrice du forum, du site et de la boutique, correctrice, maquettiste, et chargée de la fabrication des livres griffés. Le repassage, par contre, c'est pas mon truc.
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19 commentaires pour Monogame récidiviste

  1. Robert Darvel dit :

    [les histoires d’amour dans le milieu du rugby]… : attention à ne pas laisser passer cette sorte de chef d’œuvre que fut « My beautiful laundrette », histoire d’amour (entre un punk et un pakistanais) dans le milieu des lavomatics…:-)

    Menolly : J’ai vu ce film il y a 25 ans (outch !), j’étais beaucoup trop jeune à l’époque pour l’apprécier mais j’y ai repensé souvent et j’ai fini par en garder un très bon souvenir. Cela dit, pour que l’on soit intéressé, d’un point de vue éditorial, il faudrait que le lavomatic soit hanté 😉

  2. Lucile dit :

    Hum, même en connaissant un peu le processus, je n’avais pas idée du détail, et je trouve ton billet très intéressant. Vraiment très éclairant! Voilà où je pourrai renvoyer ceux qui me posent des questions sur le processus éditorial pour qu’ils aient un exemple de la façon dont ça peut marcher chez vous! 😉

  3. Yap dit :

    J’ai dû louper un passage : c’est quand qu’on couche ?

    Menolly : je ne couche qu’avec ceux que je refuse, question de déontologie (et puis y en a plus).

  4. Jo Ann v. dit :

    Merci beaucoup pour cet article. De l’autre côté de la barrière, on ne sait pas toujours comment ça passe… même pour les refus ! 🙂

  5. Benedicte dit :

    J’adore la façon dont tu racontes l’aventure éditoriale. Et je n’aurais jamais imaginé qu’il y ait un baby blues pour l’éditeur, une fois le livre précieusement envoyé aux libraires. Intéressant…

  6. isaguso dit :

    Oui, c’est très beau la façon dont tu racontes ça, je suis sûr que plein d’anciens auteurs vont en être touchés (apprêtes-toi à recevoir une tonne de manus ^^).

    Rien à voir avec le choucroute, mais je n’avais pas reçu de mail pour me signaler cet article alors que je suis abonnée. C’est grave, docteur ?

    Menolly : Grave, je ne sais pas, mais pas normal. J’ai demandé à d’autres abonnés qui ont bien reçu une notification… Tu avais bien confirmé ton abonnement ?

  7. isaguso dit :

    Euh… Je suis « sûrE » et « apprête-toi »

    Pourquoi on peut pas éditer sur ce blog juste après avoir posté ? 😥

  8. gsuzanne dit :

    Bien sûr que c’est pareil du côté de l’auteur… C’est même peut-être pire, parce que si toi tu enchaînes immédiatement sur d’autres projets, c’est plutôt rare pour l’auteur. Et je crois qu’il ne faut surtout pas focaliser sur « les chroniques, les ventes, les dédicaces », sinon, on devient fou !

    Comment tu me casses la baraque… Moi qui avais instauré le mythe que les Poubelles avaient été acceptées dès leur première lecture, sans retoucher à la moindre virgule… 😉

    Quand je pense que j’ai presque été refusé, du coup, j’ai presque couché 🙂

  9. isaguso dit :

    @Menolly : Oui, j’avais bien confirmé l’abonnement et j’ai reçu un mail pour le billet précédent. J’ai aussi vérifié ma boîte spam.
    À moins qu’il ne faille se réabonner à chaque billet pour le suivant O_o

  10. Syven dit :

    Décidément, j’adore ce blog. Merciiii !

  11. Garulfo dit :

    Un très bon article qui m’a fait rire et qui m’a émue ! Merci !

  12. Vermathio dit :

    Beaucoup de finesse dans le style et dans l’humour de la déontologie de la monogame très libre dans ses relations avec les refusés plus nombreux. La vie est un roman …
    Pour les aspects pratiques concernant le maquetage, comment sela se passe t’il ? la technologie numérique a t’elle remplacé les épreuves offset en 3 couleurs sur plastique pour la communication avec l’imprimeur ?

  13. Menolly dit :

    @Vermathio > Oui, le numérique s’est infiltré un peu partout désormais.
    J’ai en attente un billet sur l’impression numérique, justement, je l’abordais plutôt sous l’angle des avantages qu’elle offre au micro-éditeur en terme de coûts et de volumes, mais je verrai pour y inclure une partie plus pratique, ou alors elle fera l’objet d’un billet séparé, peut-être par un confrère d’ailleurs, à voir.
    @gsuzanne > Je suis sûre que madame Suzanne va apprécier le « presque » ^^

  14. Antoine dit :

    Très joli billet plein d’humour. Vraiment instructif ! Et je comprends parfaitement le blues de l’après-création, parce que côté auteur, c’est pareil.

  15. vermathio dit :

    Pour sortir de ce méli-mélo, un proverbe bien de circonstance chez Gde : Il n’ y a pas plus d’anomalie chez Anamoly que de men au lit chez Menolly. Je compte sur l’éditrice pour soigner mon style.

  16. vermathio dit :

    Mieux vaut l’air d’en rire à l’air d’en pleurer parce que l’absurde est probable

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